For many years, my music has enjoyed a special, and especially gratifying, association with the poetry of Mahmoud Darwish. Our respective corpora have grown to be reminiscent of each other, so that the name of each of the twain, instantly and without reflection, would evoke the name of the other. How very appropriate, for all of my musical milestones that punctuate my thirty-year career, beginning with “Promises of the Storm” and culminating with “The Doves Fly,” are graced with the lyricism and poignancy that are uniquely Darwishian. Even before we got to know each other personally, I felt as though Darwish’s poetry, with its divine assertiveness and prophetic cadences, had been revealed to me and for me. I could nearly savor his “mother’s bread” that has become iconic to his readers. I could feel the eyes of his “Rita” as deeply as I could feel the pain that his “Joseph” suffered at the hands of his treacherous siblings, and I could identify with his passport, which I fancied carried my picture, just as personally as I could identify with his olive grove, his sand, and his sparrows. They were all, at a personal level, mine.
I specifically intended this set of Taqasim (“Improvisations”) as a tribute and an expression of fidelity from Marcel Khalifé to Mahmoud Darwish. Some may wonder, as they listen to Taqasim, about the meaning of this dedication, for no part can be found in the score for the poetry of Darwish or for my own voice. Yet, nowhere have his poetry and my voice been as intensely present as in this work. With this work, I have overcome my timidity, giving way to a newfound daring as I dedicate it to Mahmoud, my friend and brother who had found his own daring long before I did.
In Taqasim, I shall entrust to the broad range of the lower registers of the oud and double bass the task of communicating those tremendous but obscure dimensions that are often ignored by the listeners’ ears – the task of expressing the profound consonance between the poet and the musician. In Taqasim, my music will not “portray” anything or “refer” to anything. Rather than attempt to reconcile two systems of expression, it will re-create what the poetry of Darwish has created in me, in a manner analogous to the way digital systems process information, with analog material faithfully reproduced after being digitally encoded. In Taqasim, I will try to reproduce, only as music can, the esthetical, spiritual, emotional, and intellectual resonance of Darwish’s poetry. Through a purely musical idiom, I will attempt to communicate what my singing voice has never been able to communicate in any setting of Darwish’s poems.
I will “encode” his poetry in a system of rhythm, melody, and harmony. To the listener’s sensitivity, I shall entrust the task of decoding, which I sincerely hope will be truly faithful to the source.
Marcel Khalife
Depuis longtemps, ma musique s’est trouvée si intimement liée à la poésie de Mahmoud Darwiche, dans l’esprit du public à travers le monde, que le nom de l’un est désormais automatiquement associé à celui de l’autre.En effet, quand je pense à mon parcours musical depuis près de 30 ans, je le vois jalonné de signes et de repères qui renvoient presque tous à des oeuvres de Mahmoud Darwiche. Dès les <<promesses de la tempête >>, première rencontre entre sa poésie et ma musique,jusqu’au chant <<les colombes s’envolent>>, Mahmoud Darwiche est partout présent. Dès mes premières esquisses, bien avant que l’on se rencontre –et qu’on se reconnaisse – je sentais que sa poésie m’était destinée: <<le pain>> de sa mère,comme dans son poème,avait le même goût que celui de ma mère,les yeux de <<sa>> Rita,la douleur de son Joseph trahi par ses frères,son passeport qui porte ma propre photo,ses oliviers,son sable,ses oiseaux,ses geôliers et ses chaînes,ses gares et ses trains et ses cow-boys et ses indiens sont miraculeusement miens. C’est pourquoi ma musique épouse son vers naturellement,sans effort,sans artifice,sa poésie est née pour que je la chante,pour que je la joue,pour je la crie,la prie,la pleure….je la tissais avec un naturel incroyable sur les cordes de mon Oud,et quand j’associais tout l’orchestre à sa parole et à ma voix,il en sortait ce chant qui, tour à tour, secouait,consolait,faisait bondir,résister ou prendre conscience. Face à ce <<Taqasim>, cet hommage de Marcel Khalifé à Mahmoud Darwiche, plus d’une personne risque d’être déroutée. En effet, sur cette partition, je n’ai prévu de place ni pour la voix de l’un ni pour le verbe de l’autre. Et pourtant, jamais ma voix, jamais son verbe n’ont été si présents. Semblables aux enfants que nous sommes demeurés, la voix et le verbe poursuivent leur course sur les cinq rails de la partition.Et le public qui les rencontrait jadis dans les notes et les paroles, les surprendra, s’il veut bien être notre complice, comme il l’a toujours été,l’un dissimulé derrière le masque carré d’une<<pause>>,l’autre mimant l’herbe ou le vent, le rire ou le sanglot, au bord d’un<<soupir >> ou d’une <<demie-pause>>, blotti dans un interligne peu fréquenté par l’archet et les chuchotements des rythmes.
S’agit-il d’un leurre ou d’un caprice? Ni l’un ni l’autre, plutôt d’une fleur de précipice, vers laquelle je tends depuis longtemps la main, sans oser m’approcher.J’ose enfin aujourd’hui, et précisément en hommage à celui qui a osé avant moi, à Mahmoud, mon ami, mon frère.
Je confie aux tessitures du Oud, de la contrebasse et des percussions le soin de dire la complicité profonde du poète et du musicien.Vibrants et chaleureux seront les battements de ces rythmes.Graves, profondes et sourdes seront les cordes de la contrebasse, tour à tour secouées, lacérées, caressées, torturées, flagellées par l’archet ou la main.Viriles malgré de nombreux jaillissements à l’aigu seront les cordes du Oud.Douloureuses mais dignes et retenues, sans effusion ni pathos.
Quant à ces timbres, ils seront puisés à la source des réminiscences multiples des voix en contrepoint de Darwich psalmodiant ses vers, sur maints autels du monde ou il m’a été donné de l’écouter. Dans <<Taqasim>>ma musique ne <<figurera>>rien,ne renverra à aucune <<référence>>: elle ne sera pas de l’ordre de <<l’analogique>>.Elle sera faite de toutes les sensations que la poésie de Darwiche a suscitées en moi,et de ce fait elle sera de l’ordre du <<numérique>> : je chercherai à transposer toutes les ondes sensorielles,affectives,spirituelles et intellectuelles en vibrations sonores qui diront ce que jamais ma voix n’a réussi à dire en chantant les paroles de darwiche.
Ce sera un jeu de <<correspondances>>et de <<synesthésies>> : un univers m’est suggéré par le verbe de Darwiche : j’en transcris les signes dans un langage de sons, de rythmes et de timbres.la sensibilité de l’auditeur sera le décodeur de ma composition. Puisse la transposition être la plus fidèle possible.
Marcel Khalifé